Autodidacte, j'ai commencé par écrire de la poésie, puis j'ai créé des livres-objets pour donner un lieu à mes poèmes. L'étape suivante fut le découpage du texte et le début des écritures sculptées. Aujourd'hui, le papier mâché est venu donner du volume à mon travail, les accumulations ont pris de l'ampleur et ont fait basculer l'écriture du côté de la sculpture.

Mon approche artistique naît d'une convergence d'intérêts :
- une pratique ancienne de la récupération et du recyclage. Dans ma famille, la chasse au gaspillage n'était pas un vain mot et l'économie du peu une nécessité. Elle est devenue une philosophie de vie ;
- un intérêt vif pour la géologie, la géomorphologie, la morphogenèse. Tout ce qui concerne la formation de la terre et son évolution m'intéresse ;
- une passion pour le langage et en particulier le langage écrit. Ces trois fils mêlés traversent ma création.

Mes matériaux de prédilection sont des papiers et des cartons récupérés. Le souci de la récupération et du recyclage peut devenir obsessionnel. Lorsqu'une sculpture est terminée, les restes sont conservés et serviront pour une éventuelle autre pièce. Les restes des restes. Obsession heureusement freinée par des contraintes d'espace nécessaire au stockage des matériaux. Je recycle aussi mes sculptures. Il n'y a pas destruction mais transformation. L'acte de recycler se répète à l'infini.

L'écriture est ce qui reste quand une civilisation s'éteint. Lorsqu'une personne disparaît ou décède, il reste ses écrits. La voix off de la personne. Je suis très sensible à tout ce qui concerne la disparition des langues, des écritures, au saccage des bibliothèques, aux livres brûlés, interdits, à toute menace pesant sur les langues. Là aussi, je travaille sur les restes. Sur les traces que l'être humain laisse de son passage.

Depuis très longtemps, le papier et l'écriture sont intimement liés. Les papiers que je récupère sont toujours écrits, au moins recto sinon recto verso, en instance d'être jetés. C'est à ce moment que je les détourne de leur fin de “service”. Le rapport au temps, la question de la mémoire et de la transmission imprègnent mon travail. Les papiers et cartons portent une autre mémoire : celle des gestes, de la technicité, du labeur des ouvriers qui les ont produits, à toutes les étapes de la chaîne, de la chute de l'arbre au magasin où il sera vendu. Le papier est aussi un concentré, un précipité d'arbre. Il renferme sa vie, sa mémoire. Enfin, le papier recueille ma propre mémoire, contenue dans mes écritures. Toutes ces mémoires s'entrelacent pour former la trame d'un tissu. Le tissu d'une histoire, de mon histoire, de l'histoire de l'humanité.

La sculpture grandit par empilement de matériaux recyclés et transformés, préparés. Mes gestes sont simples, répétitifs. Les formes engendrées par les accumulations de feuilles de papier ou de cartons ou de petits blocs de papier mâché ont une parenté avec les reliefs de la nature, avec les affleurements des couches géologiques, les strates, les éboulements, les concrétions, les stalagmites, les stalagtites. Tous ces stigmates permettent de reconstituer la genèse de la terre, mémoire des ères primaire à quaternaire.

Mon travail s'inscrit dans un mouvement de recueil et de condensation des savoirs et des mémoires de nos existences, ainsi que de l'environnement qui nous a accueilli : la terre.

Ce que je fais :
J'accumule les papiers et les cartons.
Je trie.
La taille, l'épaisseur, la couleur, l'écriture.
Je fais des tas.
Je recycle.

Je pars sur une dimension.
Je mesure à la règle.
Je fais des marques - tirets ou croix.
Je tire des traits, d'un point à l'autre.
Je pose des limites.
Au crayon à papier, bien taillé.
Ou au critérium (mine 0,7 mm).

Les repères sont peu visibles.
Ils peuvent rester. Ils s'intègrent au matériau.
Ils existent, sans se cacher et sans paraître.
Ils forment la première étape, celle qui me permet de passer
du désir - avec son image interne un peu floue, fuyante - au dessin.
Ils tiennent l'édifice imaginaire en équilibre. Entre réel et irréel.
Ils ne trouvent rien à re-dire à ça.
Fondations muettes.

Je déchire. Tout au long de la ligne.
La déchirure se joue de la rectitude de la ligne.
La déchirure va à son horizon, jamais rectiligne.
Elle n'est jamais sûre, jamais sereine.
Elle multiplie les accidents, les imprévus, les indésirables
- et les instants de grâce.
La déchirure décide du chemin.
L'instant de la déchirure est une palpitation du coeur.
Elle tranche dans la veine du papier en ignorant les jalons.
C'est une grande dame. Elle marche dans ses propres pas. 

Je teinte. Au café.
Ou au brou de noix.
La teinture envahit progressivement la feuille de papier.
Elle baigne les bordures rendues poreuses par la déchirure.
Elle s'installe dans les zones de craquelures.
A la limite entre liquide et solide, elle dépose des auréoles.
Limon qui, au séchage, brunit les bords,
révélant au-delà une plage intérieure plus claire.

Pendant la préparation des matériaux, la construction imaginaire a du champ pour évoluer, elle se nourrit des possibles qu'ouvrent les imprévus. Cet “entre-deux” est un moment important de la création, il amorce le passage de l'image interne à une réalité palpable.
Un objet apparaît alors, à l'extérieur de moi. Pas encore dans sa finalité mais dans sa globalité.

L'acte d'accumulation des matériaux préparés résonne en moi comme une résurgence des gestes premiers, des gestes de l'enfant.Qui joue avec ses cubes - qui construit - qui voit tomber - qui re-construit.
Jusqu'à ce que ça tienne.
Alors il démolit.
Et recommence. Indéfiniment.
Qui fait des essais, des tentatives.
Qui apprivoise les objets pour les intégrer à son monde et pour s'aider à comprendre le monde.
L'enfant qui trouve dans ces gestes une manière de se construire, avec des allers-retours entre intérieur et extérieur.

Construire en accumulant, c'est ainsi que furent construits maisons, églises, monuments, ponts, immeubles... villes, en montant les murs pierre à pierre.
C'est ainsi que Babel fût.  Babel souffle ses langues et ses écritures dispersées dans mes constructions en papier. 
Des écritures sur papier, des écritures en papier découpé, des écritures réduites en bouillie dans le papier mâché, l'écriture - même invisible - est toujours là, comme un substrat à partir duquel la sculpture devient possible. Une autre écriture.

A la fin, j'assemble les matériaux préparés, à la colle.
Ciment assurant la tenue, le maintien de la sculpture.
Parfois des cales s'ajoutent à la colle dans la double finalité d'étayer et d'aérer la sculpture.
A la frontière entre végétal et minéral, la sculpture a besoin d'air pour vivre.
Un peu de spontanéité se perd dans les alignements au moment de l'assemblage à la colle.
Un deuil nécessaire à l'édification de la sculpture, sans cela menacée de dispersion.


Nathalie Dumonteil

mars 2013